17ème journée: TOTAL est maintenant informé de la situation de l'Erika...
Par Alexandre Faro, mercredi 21 mars 2007 à 10:47 :: Le procès au jour le jour :: #33 :: rss
Ce samedi 11 décembre 1999 en fin d’après midi, la météo annonçait toujours un coup de vent de sud ouest, de force 5 à 7, avec une mer forte sur Nord Gascogne. Le vent va toutefois progressivement virer du sud ouest vers le nord ouest. La veille, le Tribunal avait évoqué le message laissé par MATHUR à 18h32 sur la ligne d’urgence de TOTAL. Quels contacts ont eu lieu entre le dépôt de ce message et sa prise de connaissance ? C’est ce point qui va occuper les débats de la première partie de l’audience. La seconde partie sera consacrée à la prise de connaissance du message par TOTAL, et à l’évaluation de la situation par le groupe pétrolier.
Aux alentours de 19h00, Mendolia, de Panship, contact M. Gergaud de l’agence Pommé de Port-de-Bouc (Bouches du Rhône). Selon ce dernier, Mendolia lui aurait mentionné l’existence de la gîte, de cracks sur le navire et de « petites quantités de produits à la mer ». POLLARA conteste cette version en considérant que Mendolia n’a jamais mentionné les fuites de produit à la mer. En revanche, il affirme que Mendolia lui aurait demandé d’aviser les autorités côtières. En avisant Pommé de la sorte, il considère donc qu’il informe les autorités.
Suite à cet appel, et estimant la situation critique, Gergaud contact Elfilali de l’agence Stockaloire qui doit organiser l’escale du navire à Donges pour le compte de Pommé (agent général en France des navires de SAVARESE), puis Martens de TOTAL, précisant à ce dernier qu’il y avait des pertes de produit à la mer. Mais les déclarations des différents acteurs sont contradictoires sur ce point…
19h17 : l’Erika envoi un télex à Panship selon lequel TOTAL est informé de la gîte, des actions prises et du changement de cap vers Donges. Les fissures ne se sont pas élargies.
« Les informations sans intérêt sont largement diffusées… Les informations urgentes n’arrivent jamais aux bons destinataires… »
19h37 : SITREP (Situation Report) du CROSS Etel à propos de l’Erika. LEJEUNE explique qu’il s’agit d’un compte rendu obligatoire d’opérations, qui donne lieu dans le cas d’une affaire rapide et terminée, à un « SITREP unique ». C’était le cas de l’Erika ce soir là. Il précise : « pour nous, l’opération SAR est terminée, il n’y a pas de pollution et le navire est sous contrôle ». Le SITREP est adressé à de très nombreux destinataires (COM, BEA Mer, Affaires Maritimes…etc). Le Président Parlos dit alors qu’il est intéressant de constater que les informations non urgentes sont largement diffusées alors que les informations urgentes n’arrivent jamais aux bons destinataires…
19h46 : télex de l’Erika vers TOTAL DTS, à l’attention de Pollard, avec copie à Panship et Amarship. Le message donne la position du navire, le transfert interne de cargaison, la gîte, et le changement de cap vers Donges. Le CROSS n’est pas en copie de ce message… Selon MATHUR, il devait se charger de prévenir TOTAL tandis que POLLARA devait informer les autorités. Ce dernier conteste bien entendu cette version, confirmant que cela ne rentrait pas dans ses compétences. Pas plus inquiets que cela, DUCCI et CLEMENTE informent leur courtier à Venise, et rentrent se coucher. Il ne seront informés à nouveau que le lendemain matin lorsque le navire se brisera en deux.
19h48 : POLLARA demande par télex à MATHUR de l’appeler de toute urgence pour lui demander de refaire des calculs de résistance. « Le capitaine est en pleine tempête, doit envoyer les formulaires SOPEP, prévenir TOTAL, les autorités, et vous lui demandez en plus de refaire des calculs ? » demande le Président. POLLARA répond qu’il voulait vérifier que le navire reste dans des limites acceptables…
A la même heure, le Commandant du port de St Nazaire est informé. Mendolia (Panship) avait appelé Gergaud (Pommé) qui prévient Elfilali (Stockaloire) qui appel Cheng (commandant du port). Ce sont donc des informations de 4ème main, souligne le Président… Cheng, informé de « petites fuites », explique qu’il ne peut accueillir le navire. Mais là encore, les différentes déclarations divergent…
19h55 : appel de l’Erika vers Panship sur Immarsat A. MATHUR répond à POLLARA que de nouvelles investigations sur les fissures ne sont pas réalisables en raison des conditions météo. A 20h14, POLLARA réitère sa demande de nouvelle inspection. « Vous croyez qu’en une demi-heure la mer a pu changer ? » « Je demande juste une confirmation de l’impossibilité d’y aller… Je suis très scrupuleux » répond POLLARA…
« Des centaines de navires ont des fissures ! »
POLLARA est interrogé ensuite par Maître Mignard sur la contradiction entre le fait que le commandant lui dit qu’il a la situation sous contrôle, et l’existence de fissures et d’une tempête qui ne permet pas d’aller sur le pont. POLLARA répond alors « qu’une fissure ne veut rien dire, des centaines de navires ont des fissures ! » Il précise qu’il ne pouvait pas juger de la réalité de la situation et qu’on ne peut pas le juger à postériori… « C’est précisément ce que l’on est en train de faire » lui répond un avocat des Parties civiles… !
La cellule de management de crise de TOTAL
Après une suspension, la seconde partie de l’audience est consacrée à la cellule de crise de TOTAL qui se réunit selon M Calonne, en cas de pollution ou de quasi-pollution. « On connaît les quasi-délits, les quasi-contrats, mais c’est quoi une quasi-pollution ? » demande le Président ? « Un risque avéré de pollution » répond THOUILIN.« Lorsque l’on appelle M Calonne, secrétaire permanent de la cellule de crise, dont le numéro est mentionné à la clause k des instructions au voyage – c’est qu’il y a quasi-pollution ? » « Non » répond THOUILIN, prétendant que tout commence par une phase d’évaluation. Dans la soirée du 11 décembre, TOTAL était donc uniquement en phase d’évaluation.
Pendant ce temps, le numéro d’urgence est au supermarché….
Calonne n’a pas reçu immédiatement le message de 18h32 laissé par MATHUR. Il a dit aux enquêteurs qu’il était au supermarché et que son portable – sur lequel il avait transféré la ligne d’urgence – ne passait pas. Ce n’est que vers 20h, en activant sa messagerie, qu’il consulte le message : MATHUR lui signale sa position, les transferts internes de cargaison, le changement de cap et les conditions météorologiques mauvaises. Il rend compte de ce message à Grandpierre (responsable vetting) ainsi qu’à THOUILIN qui demande alors à Martens d’essayer de contacter le navire.
A propos de TOTAL : « On sent une certains irritation parmi les enquêteurs »…
Quelles autres informations disposait Calonne à propos du navire ? Dans un premier temps, Calonne a affirmé n’avoir pas connaissance d’autres informations. L’enquête a prouvé qu’il s’était connecté à la base Dolphin de TOTAL et qu’il s’était fait faxé les différents télex, dont celui de 19h46 adressé à Pollard… Le Président Parlos précise que l’enquête n’a pas été facile et qu’on sent une certaine irritation des enquêteurs face au peu de coopération de la compagnie…De son côté, Martens, qui a été contacté par Gergaud (de Pommé) appel Calonne. Gergaud affirme qu’il l’a mis au courant des fuites de pétrole, ce que conteste Martens… Martens informe Pollard de la situation de l’Erika. Pollard est également joint par son courtier, Petrian, qui l’informe de la situation. Calonne fait un compte rendu de la situation à THOUILIN qui entend parler pour la première fois de l’Erika vers 20h30. Il tient ses informations du message laissé par le capitaine, et de l’appel de Martens, qui est, selon Gergaut, au courant des fuites de produit… « et que nous attendons avec impatience » précise le Président. Malgré ces différentes informations, la cellule de crise n’est pas armée. « Nous sommes toujours dans une phase d’investigation » précise THOUILIN.
Le Tribunal évoque ensuite la période de 20h30 à 21h30. A 20h42, Pollard envoi un télex à l’Erika. A 20h57, il transmet à l’Erika le numéro de portable de Martens que MATHUR doit rappeler. A 21h00, MATHUR contact POLLARA, lui disant que les fissures n’ont pas évolué et que d’après ses calculs, le navire se situe dans les limites acceptables.
La grande affaire du samedi soir, c’est le Maria K
21h01 : le commandant du port de St Nazaire appel le CROSS à propos du Maria K, vraquier maltais, mouillé en grande rade, et chassant sur son ancre depuis 20h. Le capitaine du navire craint de s’échouer sur les hauts fonds. Le CROSS prévient le COM qui considère qu’ils sont face à un « danger grave et imminent ». L’Amiral DE MONVAL revient au COM pour faire signer une mise en demeure permettant de disposer du remorqueur de la compagnie des Abeilles qui stationne au port de St Nazaire. Ce dernier surveille le Maria K toute la nuit qui appareillera finalement le lendemain matin.
« Est-il possible de gérer plusieurs urgences en même temps ? » demande le Président à DE MONVAL. Celui-ci répond que oui, et que lorsqu’ils ont commencé à gérer l’Erika le lendemain, il restait le Maria K à surveiller, ainsi qu’un autre navire en détresse, le Jonas. « En revanche, c’est autre chose en ce qui concerne les moyens matériels » précise t-il…
C’est sur cette grande affaire du Maria K qui mobilisa les services d’urgence dans la soirée du 11 décembre 1999 que l’audience est suspendue. Pendant ce temps là, l’Erika poursuit sa route vers Donges, avec ses fissures, ses transferts de cargaison, au milieu d’une mer forte…

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