M Tcheng, témoin, Commandant du port de Nantes St-Nazaire

Dès le début de l’audience, M Elfilali est amené à confirmer ses déclarations de la veille, et plus précisément le fait qu’il n’a pas parlé à M Tcheng, alors directeur du port, des fuites de produits à la mer que lui aurait évoqué M Gergaut, agent maritime à Port-de-Bouc. Il confirme. Ensuite, le Tribunal fait appeler M Tcheng qui travaille maintenant pour la Malta Maritime Authority. Au cours de sa déposition, il explique qu’il a reçu un appel de M Elfilali, le samedi soir, à propos d’un navire en difficulté qui aurait eu des « petits ennuis » entrainant une gîte, et une perte de cargaison, mais que les choses s’étaient depuis arrangées. Il lui répond qu’il ne croit pas qu’on puisse colmater des fissures par un temps pareil et que s’il perd du fioul, il ne sera pas possible de le prendre à Donges. Il se rend ensuite à la capitainerie où les officiers sont occupés par l’affaire du Maria K, qui chasse sur son mouillage près de la côte. Une fois que les choses se calment, M Tcheng appelle le CROSS pour avoir des précisions. L'officier du CROSS lui confirme qu’ils ont été avertis à propos de l’Erika et lui demande d’appeler le COM de Brest. M Tcheng affirme alors avoir évoqué la perte de fioul et le problème de l’accès à Donges. Il dit la même chose à l’officier de quart du COM, mais la conversation n’a pas été enregistrée. Il précise enfin qu’en l’absence d’un détail des avaries du navire, l’accès à Donges n’était pas acquis. Le lendemain matin, en rappelant le COM, il apprend que l’Erika s’est brisée en deux…

Le Président lui demande alors de bien préciser le contenu de l’information transmise par M Elfilali. Il confirme que ce dernier lui a parlé de perte de produit puisque ce fut le motif de son refus de le prendre dans le port. Il en a déduit que le navire avait des fissures. M Elfilali aurait également ajouté que TOTAL avait demandé à Elf de décharger sa cargaison dans sa raffinerie de Donges. A son tour, M Elfilali est à nouveau questionné : il confirme également ne pas avoir évoqué la perte de produit, enfin « il ne le pense pas »… « Mystère » conclut le Président.

Revenant ensuite sur l’appel au CROSS, le Président demande à LEJEUNE si c’est bien lui qui a répond à M Tcheng. Celui-ci confirme, mais en précisant que M Tcheng ne lui a parlé que de « fissures colmatées ». Pour M Tcheng, en disant cela, il pensait bien évidemment à la perte de fioul. Sur l’appel qui suit au COM, l’Amiral de MONVAL confirme qu’il a entendu une conversation de ce type, mais que la pollution n’était pas avérée et restait conditionnelle.

Après l’appel de M Tcheng au CROSS, LEJEUNE envoi un message récapitulatif SITREP sur l’Erika dont le port de St Nazaire est parmi les multiples destinataires. Toutefois, l’officier de quart ne le transmet pas à M Tcheng qui ne le consultera que le lendemain. Il a dit devant le juge d’instruction que « s’il avait lu ce message, il aurait immédiatement appelé le CROSS pour leur dire que le bateau était en train de se casser ». Il justifie à l’audience son analyse par son expérience de naviguant. En effet, comme POLLARA ou M Martens entendu la veille, M Tcheng fait partie des anciens de la Marine marchande, avec 15 années de navigation derrière lui. Le Président conclu les confrontations en faisant entrer M Gergaut, déjà entendu la veille, qui maintien une nouvelle fois qu’il a bien mentionné la perte de produit à M Elfilali.

Maître Tordjman interroge M Tcheng pour savoir si le refus d’accès à des navires fissurés était systématique à Donges. Celui-ci répond que ce cas est si rare qu’il est difficile de parler de refus systématique. Sur une question de Maître Faro, il justifie ce refus par les conséquences d’une pollution en Loire, qu’il a pu constater quelques semaines après le naufrage de l’Erika… Le Ministère public demande des explications sur le possible accord d’Elf pour accueillir une cargaison de TOTAL. « On le voit souvent » dit M Tcheng. M Irissou, représentant TOTAL, précise que la fusion des deux compagnies n’était pas encore finalisée, mais déjà bien avancée. Maître Soulez Larivière, pour TOTAL, interroge enfin M Gergaut, citant une de ses auditions où il dit « penser avoir informé M Tcheng des fuites ». Le Président se retourne vers M Tcheng : « alors, il vous l’a dit ou pas ? ». « On m’a dit que ce bateau avait des fuites, sans me préciser si elles étaient internes ou externe. Mais c’est un vieux pétrolier, à simple coque, et d’après les chiffres donnés par Elfilali, il est plein.

M Marchand, témoin, ingénieur de permanence au Cèdre

M Marchand est actuellement chercheur à l’IFREMER. A l’époque des faits, il était mis à disposition du Cèdre, organisme de lutte contre les pollutions marines, et dirigeait le service intervention. D’astreinte durant le week-end des 11 et 12 décembre, il reçoit un appel d’un certain M Goudedranche, qu’il ne connaissait pas, qui lui demande de se renseigner à propos d’un navire nommé Erika, affrété par TOTAL et transportant une cargaison de fioul, dont il voulait représenter l’assureur. Il appelle alors le COM de Brest pour avoir davantage d’informations. L’officier de quart lui confirme qu’un navire était en difficulté, le Maria K, mais qu’il est arrivé à St Nazaire… « Pas d’autre navire, du nom d’Erika ? » demande t-il. L’officier lui répond qu’en effet, ils traitent également l’Erika, mais en deuxième priorité. Il appelle ensuite M Calonne, qui était son interlocuteur régulier chez TOTAL. Ce dernier, déjà informé par Martens des difficultés du navire, lui assure que le capitaine maîtrise la situation, mais lui demande de ne pas faire part de cette conversation à M Goudedranche. Il en reste là… Le lendemain matin, VELUT (du COM de Brest) appelle le Cèdre pour l’informer que l’Erika était en train de sombrer et qu’il fallait activer d’urgence le dispositif anti pollution.

Le Président Parlos lui demande de préciser sa déposition : M Goudedranche lui a-t-il parlé de fuite de produit ? « Non, juste de fioul et de fissures ». Pourquoi M Calonne lui a demandé de cacher leur conversation à M Goudedranche ? « Cela m’a paru être en dehors du champ de compétence du Cèdre… ». Un risque de pollution ? « A ce niveau d’information, non ».

Au cours d’une précédente audience, le représentant de TOTAL avait considéré que l’Etat était informé une fois que le Cèdre l’était. Le statut du Cèdre peut en effet porter à confusion. C’est la raison pour laquelle M Marchand explique qu’il s’agit d’une association type loi 1901, sous la tutelle du ministère de l’Environnement. « Quand on prévient le Cèdre, on prévient l’Etat ? » demande le Président. « Je n’irais pas jusque là » répond M Marchand.

Maître Faro lui demande ensuite de décrire ce qu’est le comité stratégique du Cèdre. M Marchand explique qu’il s’agit d’un comité de programmation dont la fonction est de prendre en compte différentes opportunités financières et stratégiques pour le fonctionnement de la structure. Il précise que M Calonne, de TOTAL, y siégeait alors que lui n’en faisait pas partie. « Exerçait-il une autorité morale sur vous ? » demande Maître Faro. « Non » répond M Marchand. « Pourtant, il vous demande de mentir, de cacher à M Goudedranche l’existence de votre conversation… ». « Lorsque M Goudedranche m’a rappelé, je l’ai géré au mieux, mais l’essentiel, c’était de savoir si la situation était critique » finit-il par répondre. Avant la suspension, Maître Quimbert, conseil de MATHUR, revient sur ce comité stratégique du Cèdre : « le Cèdre devait saisir des opportunités financière ? ». M Marchand répond qu’il s’agit d’un organisme dont les financements publics sont insuffisants, et nécessitent ainsi de saisir d’autres opportunités de financement…

En raison des congés pascales, il n'y aura pas d'audience la semaine prochaine. Les auditions des experts et témoins reprendront donc le lundi 16 avril, journée au cours de laquelle sera notamment interrogé M Cluet, auteur d'un rapport d'expertise également très contesté par la Défense...