31ème journée : 74 000 oiseaux mazoutés recueillis, seulement 2139 relâchés….
Par Alexandre Faro, lundi 30 avril 2007 à 19:00 :: Le procès au jour le jour :: #47 :: rss
Cette 31ème journée est consacrée à l’audition des témoins cités par la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO). Une série d’acteurs de la chaîne de solidarité et de sauvetage des populations d’oiseaux mazoutés est venue témoigner de ces semaines, de ces mois, au cours desquels ils ont peu dormi, et beaucoup travaillé afin de sauver les oiseaux qui pouvaient encore l’être… Malgré un travail considérable, les résultats restent maigres, l’impact de l’Erika ayant été considérable pour les populations d’oiseaux marins du Golfe de Gascogne.
M BENTZ, responsable de la station de la LPO de l’île Grande.
M Bentz est salarié de la LPO depuis 1987, responsable de la station de l’île Grande qui accueille un centre de soins d’oiseaux mazoutés à vocation régionale qui accueille environ 300 oiseaux par an. Dès le 13 décembre, il met en place une cellule de crise en relation avec le Cèdre, se rendant compte que la catastrophe écologique est inéluctable : le centre est mit en état d’alerte, les bénévoles prévenus et les stocks faits. Ils élaborent un plan national de sauvetage des oiseaux mazoutés de l’Erika.
Le 14 décembre 1999, le premier oiseau mazouté est recueilli à Lesconil, près de Quimper. Après les premiers essais de lavage, les membres de la LPO se rendent vite compte que le travail sera très difficile en raison de la viscosité et de la toxicité du produit. Dès le 15, les oiseaux sont recueillis par dizaines, puis par centaines. Ils arrivent refroidis, intoxiqués, très affaiblis, dans un état de stress psychologique important… Au bout de quelques jours, la station de l’île Grande se révèle insuffisante et les centres de transits sont transformés en centres de soins. Les grandes tempêtes des 25 et 27 décembre amènent sur les plages un nombre sans précédent d’oiseaux mazoutés. Le 25, 8000 oiseaux sont recueillis, autant que pour toute la marée noire de l’Amoco Cadiz… ! Un mois après le naufrage, un premier bilan fait état de 60 000 oiseaux recueillis. Ils seront en tout 74 000 à transiter dans les centres de la LPO. Malgré le travail acharné des salariés et des bénévoles, seulement 2139 pourront être relâchés en Manche, loin des zones souillées. Alors que la marée noire semble être un mauvais souvenir, d’autres oiseaux mazoutés reviendront s’échouer sur les plages en novembre 2000, victimes du même pétrole que l’Erika. En mai 2001, un nouveau bilan fait état de 2100 oiseaux à nouveau recueillis. Le Président lui demande si des espèces ont complètement disparues ? M Bentz répond que non, mais qu’en revanche, des populations ont complètement disparues en France…
M LOUINEAU, directeur environnement, agriculture et tourisme à la Région Poitou-Charente
En décembre 1999, M Louineau était directeur adjoint de la LPO. A ce titre, il a mit en œuvre le plan national de sauvetage des oiseaux mazoutés de l’Erika, qui portait sur plusieurs points : - organisation, en relation avec l’Etat, d’un plan pour le recueil, le transit et les soins des oiseaux mazoutés ; - coordination de l’élan de générosité suscité par le travail de près de 8000 bénévoles ; - suivi stratégique de l’évolution des nappes ; - mission pédagogique de structuration de l’information vers différents publics (médias, élus, bénévoles…) ; - suivi des partenariats, relation avec les mécènes qui ont souhaités soutenir l’action de la LPO.
Ce plan aurait mobilisé entre 25 et 40 000 journées de travail de bénévoles, venus de la France entière, parfois même de l’étranger. Il précise que plusieurs écosystèmes ont été touchés et que l’une des particularités de cette marée noire est d’avoir impacté le grand large. Les nappes ont bien évidemment touchés le littoral, parfois jusqu’aux pelouses dunaires, ainsi que la zone intertidale. L’ampleur du sinistre, trois régions touchées, revient à dire que c’est la France dans son ensemble qui a été victime.
Le Président Parlos lui demande ensuite s’ils ont reçus l’aide de partenaires privés, et notamment de TOTAL. M Louineau explique que c’est à la demande de la LPO que les dirigeants de TOTAL ont accepté de les recevoir. Il se souvient de la première réunion, marquée par une incompréhension réciproque, le groupe pétrolier ne prenant pas la mesure de la gravité de la catastrophe. TOTAL a néanmoins accepté d’apporter son soutien financier qui a permis de faire face aux frais d’urgence. « Ce n’était pas une partie de plaisir » conclut-il. « Je reste très amer sur ce que j’ai vécu »….
M JAMET, directeur Environnement à l’Agglomération de La Rochelle.
M Jamet explique qu’après le naufrage, les prévisions de dérives des nappes ciblaient la région de La Rochelle comme devant être l’une des premières touchées. La ville a alors mis à disposition du public un espace d’information qui permettait également de coordonner l’afflux de bénévoles. Elle a également mis à disposition de la LPO le Centre de recherches sur les mammifères marins afin de mettre en place un premier centre de soins d’oiseaux mazoutés. Inadapté et trop petit, le centre a ensuite déménagé dans un autre local mis à disposition par la Ville, l’ancien funérarium. Malgré l’ouragan qui a frappé la région le 27 décembre, M Jamet explique que les techniciens et les ouvriers ont réalisé un travail exceptionnel afin de rendre ce centre opérationnel dès le 29 décembre. Il a permis d’accueillir 2800 oiseaux dont seulement une centaine a pu être sauvés. Le coût pour la Ville s’est élevé à 300 000 francs, qui ont pu être pris en charge en grande partie par l’Etat. Il tient à souligner que ce qui l’a le plus marqué est cet élan de générosité de personnes aux horizons divers : jeunes, vieux, militants, simples citoyens… « J’y ais vu un certain moment d’humanisme, même si ce n’était que pour des oiseaux » conclut-il.
M BRUSSY, chercheur au Muséum National d’Histoire Naturelle
A l’époque des faits, M Brussy s’est présenté volontairement à la LPO qui l’a affecté comme logisticien du centre de soins de La Rochelle, qui mobilisait jusqu’à 14 salariés et de nombreux bénévoles. Il se souvient de l’état déplorable dans lequel arrivaient les oiseaux, amaigris, englués, victimes de brûlures aux yeux et à l’estomac. Les tempêtes successives des 25 et 27 décembre ont « submergé » le centre qui avait du mal à faire face à l’afflux massif d’oiseaux mazoutés.
M Brussy explique ensuite le fonctionnement d’un centre de soins : les oiseaux sont d’abord réhydratés, puis nourrit par gavage pendant 3 à 15 jours afin qu’ils récupèrent un poids minimum pour supporter le lavage. Ils sont ensuite lavés à la main, à l’eau chaude, à l’aide de détergents doux. Cette opération dure au minimum deux à trois heures, et nécessite deux bénévoles par oiseau. Le séchage dans des boxes dure 3 à 5 jours. Une fois secs, les oiseaux sont placés dans des piscines afin qu’ils récupèrent leur lissage et leur étanchéité naturelle. Ils y restent jusqu’à une vingtaine de jours. Ceux qui survivent à ces opérations ont été relâchés en Bretagne nord.
Le Président lui dit qu’il a cru comprendre que TOTAL avait offert une machine à laver les oiseaux. Il se rappelle en effet que quelqu’un d’une filiale de TOTAL est venu apporter une telle machine, qu’il n’a pas touché car elle n’était pas adaptée aux oiseaux soignés dans son centre. Restée une bonne semaine sur sa palette, une personne a fini par la récupérer…
M BRETAGNOL, chercheur au CNRS
M Bertagnol n’a pas été « sur le front » de la marée noire. C’est à postériori, au printemps 2000 qu’il répond à un appel d’offres du Ministère de l’Environnement sur l’impact de la marée noire. S’associant à la LPO, il propose d’effectuer le « point zéro » de l’état des populations d’oiseaux du Golfe de Gascogne qui manquait pour évaluer le sinistre. Les nappes ayant dérivé très au large, ils s’intéressent à ces populations d’oiseaux et réalisent à partir de survols aériens des comptages précis sur l’ensemble du Golfe, soit 100 000 km².
Les résultats de cette recherche l’on surprit : « on trouve des oiseaux partout, et nombreux ». Il estime à près d’un million la population totale d’oiseaux marins dans le Golfe de Gascogne. L’espèce majoritaire est le fou de bassan, qui cumule entre 200 et 500 000 individus représentant 10 % de la population mondiale. Les guillemots sont également bien représentés avec 100 000 individus, jusqu’à 60 à 80 kilomètres des côtes. Ces résultats permettent de conclure qu’il s’agit d’une zone majeure pour la conservation et la gestion des populations d’oiseaux marins, avec des zones préférentielles situées au large des embouchures des estuaires. Sur l’impact de la marée noire, il prend les guillemots en exemple, ces oiseaux qui passent près de 100 % de leur temps à la surface, se laissant dériver du nord au sud. La marée noire a fait l’effet d’un « râteau » sur les populations. La population de guillemots est estimée à 100 000 individus deux ans après l’Erika. Près de 60 000 ont été recueillis sur les plages. Il en conclut qu’on ne peut écarter l’hypothèse que les nappes ont impacté l’ensemble de la population du Golfe, les rabattant systématiquement sur les plages.
Maître Kelidjian, conseil de la LPO, lui demande s’il connaît les données pour les populations d’Eider à duvet. « J’ai cru comprendre que cette espèce avait disparue de la liste des espèces nicheuses en France » précise t-il. Le Ministère public demande ensuite s’il est possible, à partir de ses résultats de déduire l’état de la population initiale avant le naufrage ? « Sur le plan théorique, oui, mais pas sur le plan pratique » répond M Bretagnol. En effet, pour les guillemots, les populations proviennent de partout en Europe. Il faudrait donc avoir des données précises sur les dynamiques de l’ensemble de ces populations, données qui n’existent pas.
Avant la suspension, M Bougrain Dubourg tient à revenir sur le conflit qui oppose la LPO au FIPOL. Ce dernier a en effet refusé de prendre en charge les frais avancés par l’ONG, sous le prétexte que la LPO aurait déjà reçu des dons venant de particuliers. « Ce n’est pas acceptable, surtout quand le FIPOL prétend être solidaire des drames ! ». L’un des avocats du RINA lui demande enfin si, dans l’hypothèse où la LPO recevrait des indemnités, les fonds seraient exclusivement affectés au repeuplement des colonies d’oiseaux ? « Ma démarche n’est pas de gagner de l’argent » martèle le Président de la LPO. « Ce qui me parait capital, c’est de reconnaître la valeur du vivant lorsqu’il est affecté par la responsabilité de l’homme » conclut-il…

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