Deux ans après L'Erika, le 13 novembre 2002, le mal nommé Prestige entamait sa lente agonie au large de la Pointe Nord-Ouest de L'Espagne, au gré des courants et des décisions très « suspectes » des autorités espagnoles.
15h 15, le Prestige lance un SOS.
17 heures, il vomissait ses premiers flux de fuel lourd. Sur les 77 000 tonnes qu'il contenait, 64 000 tonnes se déversaient en mer, provoquant des arrivages à la côte sur une zone comprise entre le Portugal et les Côtes d'Armor. Au total, 55 000 tonnes de déchets mazoutés seront récupérés en mer et 115 000 tonnes à terre : 90 000 tonnes en Espagne (dont les 2/3 pour la seule région de Galice) et 25 000 en France.
Une analyse des deux accidents laisse pantois tant les similitudes sont frappantes :
Dans ces deux cas, le plus frappant c'est l'opacité et la complexité juridique et financière des montages mise en place pour exploiter ces rafiots hors d'âge, jamais réellement entretenus mais « nettoyés », jamais réellement réparés mais rafistolé de partout.
L'Erika était la propriété d'une société maltaise filiale de deux sociétés libériennes et naviguait sous pavillon maltais. Il avait été affrété pour le compte de Total par une honorable société bermudienne qui n'avait ni locaux ni personnel.
Le Prestige arborait fièrement un pavillon bahaméen. Il appartenait à une société libérienne enregistrée en Grèce qui était elle-même détenue par une nébuleuse de sociétés-écran toute filiale les unes des autres par un savant jeu de participations croisées. Au sommet de ce château de cartes, on trouve une grande famille d'armateurs grecs, celle-là même qui était propriétaire de l'Aegian Sea, un autre pétrolier, qui a laissé, lui aussi, des souvenirs sinistres aux habitants de la Corogne et de sa région.
Par une ironie dont seul le hasard peut être l'auteur.. mais le hasard a-t-il vraiment sa place quand on envoie en mer des navires qui aurait amplement mérité la démolition depuis plusieurs années ?, la famille Coulouthros se retrouve en première ligne, dix ans plus tard, pas très loin du lieu de ses exploits de 1992.
Dans l'affaire du Prestige, les enquêteurs sont toujours en train de détricoter une pelote inextricable faite de prête-noms et de société écran. L'enjeu de cette partie de cache-cache n'est pas neutre : montrer que Crown agissait pour le compte même d'Alfa Group et plus particulièrement de sa compagnie pétrolière Tyumen. L'affaire prendrait alors une autre tournure avec une implication du gouvernement américain qui, quelques jours après que la Russie ait donné son accord à l'intervention américaine en Irak, a levé son véto sur la signature d'un contrat entre Tyumen et l'ONU dans le cadre du programme « pétrole contre nourriture » en Irak.
« Ceux qui ont exagéré les conséquences de la marée noire du prestige sont des manipulateurs. La mer est immense et en tout cas assez grande pour se défendre toute seule » Manuel Fraga ; Président du Gouvernement Autonome de Gallice. La Vanguardia ; 12/09/2003
Quatre ans après, l'expérience montre bien entendu que cette idée de la « résiliance » naturelles des écosystèmes, ressassée à l'envie par certains scientistes est une chimère, voire une pure folie. Au-delà des dégâts immédiats, spectaculaires d'une marée noire, des mois, des années après, les impacts de moyen et long terme sont encore à l'œuvre, moins visibles certes mais nettement plus dévastateurs tant sur le plan environnemental, qu'économique et social.
1. Autorités espagnoles dont on sait qu'elles ont tout fait pour diriger l'épave ambulante vers les côtes portugaise. En ne la prenant pas en charge alors que lors du lancement de son SOS le navire était à 50 km seulement des côtes espagnoles.
2. Tous les membres de l'état-major de Crown sont britanniques et l'un des directeurs, Joe Moss a été ministre à Gibraltar.
3. Alfa Group Consortium est présent dans le transport des produits pétroliers, celui de produits agricoles mais aussi dans l'agroalimentaire, les télécom, la banque, l'assurance et la grande distribution. La philosophie du groupe transparaît dans la déclaration d'un de ses dirigeants : « Certes nous prenons des risques sur le marché pétrolier, mais nous considérons que ces risques sont acceptables car nous percevons une continuité dans le retour favorable sur investissement »
4. Déjà à l'époque, les autorités bahaméennes avaient clairement annoncé la couleur : « Nous avons l'ambition de devenir le plus grand registre maritime du Monde », ce qui constituait un appel explicite à tous les armateurs verreux de la planète à venir immatriculer leurs bateaux poubelles dans ce paradis fiscal. Au passage, elles rappellent également (pour qui aurait mal compris) que les Bahamas proposent un « contexte favorables aux affaires et des services bancaires de classe internationale » et que « les bénéfices tirés de l'exploitation des navires battant pavillon bahaméen sont totalement exemptés d'impôts ». On ne saurait être plus clair !!!
À l'époque, EXXON (responsable de la marée noire en Alaska en 1989) et CHEVRON sont déjà " clients " des registres bahaméens.
Il n'est par ailleurs pas inutile de rappeler que le registre naval bahaméen est basé à Londres, ce qui est beaucoup moins exotique mais plus " sexy " en termes de business. Pourquoi en effet demander à ces messieurs si " overbookés " d'entreprendre un long voyage avec décalage horaire quelques heures d'Eurostar ou d'avion peuvent suffire pour signer de juteux contrats ?